J'étudie le sujet ici, à Marrakech, et j'en suis venu à la conclusion suivante : pour faire une bonne photo de rue, il faut une rue sale nimbée d'une lumière écrasante ou, à l'inverse, blafarde ; une personne âgée, homme ou femme, aux traits fripés par la misère et la peau burinée par l'adversité ; en effet :
1 - Quel que soit le piqué de l'objectif, les rides ressortent mieux que les peaux lisses de jeunes gens heureux ; je préconise, si vous êtes adeptes de la marque Canon, le 85 mm 1.8 qui offre un excellent rapport qualité prix, restituant à merveille les visages détrempés de tristesse ;
2 - L'aspect précaire saisit en première lecture le spectateur qui criera beaucoup plus facilement au génie ; en d'autres termes, la misère est très photogénique ;
3 - Peu susceptibles d'avoir Internet, les personnes âgées ne connaîtront pas l'usage de vos photos et ne seront pas tentées d'engager de quelconques poursuites ; d'autant plus à l'étranger où le droit à l'image est, je suppose, précaire, s'il existe ; à Marrakech, il se monnaie très bien quelques dirhams (centimes), jetés par poignées avec une condescendance infâme.
4 - En cas de vive désapprobation du gueux, le photographe insolent aura largement le temps de déclencher quelques rafales en riant, puis, à bonnes foulées, de s'éloigner prestement. Le misérable, s'il tentait de suivre, s'emmêlerait bien vite les pinceaux dans ses haillons fétides pour s'étaler faiblement de tout son long (prêtant ainsi l'occasion d'autres clichés croustillants dans une hilarité renouvelée. Ici un stabilisateur optique peut être utile pour compenser les hoquets).
Marrakech regorge de croulants, qui, le regard vague perdu dans leur inutilité, croupissent dans des rues sales faiblement éclairées.
Marrakech est donc LA ville de la photographie, entre autres villes pauvres, où le photographe pourra bondir au hasard, déclenchant à qui mieux mieux, joyeux, sans même prendre temps d'ajuster ses tirs ; il est quasi assuré d'obtenir des clichés merveilleux.
Parfois, je suis moi-même estomaqué par mon propre cynisme.